Quand j'avais dix-sept ans, je visitai le temple jaïniste de Ranakpur. J'y appris l'existence d'une pratique encore répandue aujourd'hui. Les moines jaïnistes mènent une vie d'ascétisme silencieux. Certains d'entre eux, ayant atteint l'émancipation suprême, s'abandonnent à la méditation et à la désintégration par inanition.
Durant le même voyage, je visitai le fort de Jaisalmer, érigé à l'aube du deuxième millénaire après Jésus-Christ. Au XIIIe siècle, tandis que les femmes commettaient le jauhar, les quelques hommes survivants, succombant au siège de l'envahisseur Alâ ud-Dîn, quittèrent le fort pour mourir au combat.
Gödel, qui était paranoïaque, mourut d'inanition par peur d'être empoisonné. Mishima, cet écrivain exquis, commit le seppuku lorsque son coup d'État échoua. Caton d'Utique rechercha la mort d'une manière semblable : vaincu par Jules César, il plongea son épée dans sa poitrine et déchira ses entrailles avec ses propres mains. Sénèque mourut d'une mort lente et bureaucratique sur ordre de Néron. L'agent bolivien qui assassina le Che Guevara raconta que ses derniers mots furent: «Calmez-vous et visez bien: vous allez tuer un homme». Severino Di Giovanni, faisant face à l'exécution, dit à son avocat: «Je suis conscient de ma situation et je n'ai pas l'intention de me dérober à quelque responsabilité que ce soit. J'ai joué, j'ai perdu. Comme tout bon perdant, je paie le prix de ma vie». Socrate, par respect pour un verdict qu'il savait injuste, refusa d'être sauvé par ses amis. Le moment venu, il but la ciguë calmement, et sa dernière pensée fut à propos d'une dette qu'il ne voulait pas laisser impayée.
Au cœur de l'ethos chrétien se trouve la volonté de mourir. Dieu lui-même s'incarna pour souffrir une mort terrestre. Origène souffrit deux annés de torture aux mains de Dèce: il jugea la mort un moindre mal que de renier sa foi. La Bible est du même avis: Dans l'Évangile selon Marc, Pierre dit à Jésus: «Quand il me faudrait mourir avec toi, je ne te renierai pas». Dans les Samuel 31:4, on nous dit que Saül, vaincu par les Philistins, dit à son écuyer:
Tire ton épée, et m'en transperce, de peur que ces incirconcis ne viennent me percer et me faire subir leurs outrages. Celui qui portait ses armes ne voulut pas, car il était saisi de crainte. Et Saül prit son épée, et se jeta dessus.
Hilaire de Poitiers, quand il était en Syrie, sut que sa fille était courtisée par des hommes très riches et puissants. Inspiré par l'idée qu'aucun mariage n'était préférable pour sa fille que le mariage avec Dieu, il pria pieusement pour sa mort. Curieusement, elle mourut, et il se consola de sa mort. Son épouse, qui trouva aussi du bonheur en la mort de sa fille, lui demanda de prier pour sa propre mort. Et, peu après, elle mourut d'une mort qui les satisfit tous les deux.
Bien que nous sentions une certaine inclination à considérer la mort volontaire comme un mal, c'est en fait surprenant avec quelle résolution une personne peut renoncer à la volonté de vivre ou se consacrer à la volonté de mourir. Quand j'étais jeune, me surprenait la facilité avec laquelle certains organismes peuvent renoncer à la volonté de perpétuer leurs propres vies. (Je ne comprenais pas la théorie de l'évolution.) Il est fascinant que la nature soit assez complexe pour produire des agents qui semblent la contredire. Sur ce point, elle ressemble à un créateur qui confère à sa création la faculté de se rebeller, concept qui est la racine du mythe chrétien, comme le dit Milton:
Because we freely love, as in our will
To love or not; in this we stand or fall:
And some are fall'n, to disobedience fall'n (...).
Bien des destinées sont pires que la mort, et la mort n'est pas le pire des malheurs, si toutefois elle est un malheur. Lucrèce soutenait, de manière irréfutable, que nos sentiments par rapport à la mort devraient être similaires à ceux que nous éprouvons à l'égard de notre inexistence avant de naître. Lucain considérait la mort comme si précieuse qu'il estimait injuste que tout le monde puisse mourir. L'immolation collective est tragique et grotesque, mais il paraît indiscutable que le destin qui attendait les femmes et les enfants du fort de Jaisalmer était encore pire. C'est vrai que la plupart d'entre nous éprouvent un attachement à la vie, et que nous ne désirons pas «go gentle into that good night». Mais les exemples que j'ai donnés montrent qu'il y a place pour la paix, y compris la satisfaction, dans ce crépuscule éternel.