J'écris dans Philadelphia, cet endroit étrange où on voit collègiens heureux avec toutes les opportunités imaginables, et, à côté, des spectres consumé pour la pauvreté, les opïodes, et la folie. La vie américaine, en supposant qu'on est o peut être aveugle, est facile; facile, je veux dire, pour ceux qui ont encore un corp et un esprit, et qui ne sont pas devenus de fantômes irréversibles.
En traversant l'université, qui est très belle, j'ai la même sensation que j'avais autrefois : les étudiants n'ont pas la moindre idée de combien ils sont privilégiés. J'en parle avec ma mentor, car elle pense la même chose : tout est considéré comme acquis. Même celles qui disent savoir, et celles qui désirent savoir, ne peuvent pas le faire. Je pense à mes camarades qui vont à notre université avec des chaussures déchirées et qui ne peuvent pas se permettre de sauter un repas au restaurant universitaire, lequel coûte l'équivalent de 1,3 dollar ; ils ont beaucoup de capacités et de potentiel, et notre gouvernement les méprise toujours plus. Qu'est-ce qu'ils font pour mériter cela ? Rien. Et qu'est-ce que les Américains font pour mériter leur fortune ? Rien.
Je ne méprise pas les Américains : je célèbre les opportunités qu'ils reçoivent ici, parce que je crois que c'est un droit qu'un homme puisse étudier. C'est un droit parce que la liberté l'est, et l'éducation est une condition nécessaire pour la liberté, autant que l'ignorance l'est pour l'esclavage. Je désirerais seulement que tous les hommes aient l'éducation scientifique et culturelle que je vois ici ; je reconnais que cette inégalité est arbitraire, et je m'indigne devant l'injustice de voir des jeunes plus talentueux que moi, et que beaucoup de ceux que je vois ici, limités par des conditions qui, en tout cas, les précèdent de cinq cents ans.
Par ailleurs, les Américains me paraissent être des personnes très distraites, une caractéristique que, dans une certaine mesure, ils partagent avec les Argentins. On entend peu de conversations sur des sujets politiques, philosophiques ou culturels, y compris dans l'université. Les conversations intellectuelles traitent en général de sujets très spécifiques à la discipline de chacun, et l'introduction de propositions de nature fondamentale ou philosophique est vue avec un certain étonnement. En général, leur système éducatif aspire à former des spécialistes, et non des penseurs, un modèle qu'ils reconnaissent explicitement et qui sans doute a ses avantages. Et, bien que les spécialistes ici soient extraordinaires, cette conception de ce qui signifie être éduqué se conjugue avec un certain manque d'esprit critique, et avec une culture qui valorise la consommation, le pouvoir et l'argent avant tout. Alors, nous avons précisément ce que je vois : des personnes qui, même en tant qu'éduquées ou intelligentes, peuvent vivre sans jamais se poser les questions les plus urgentes de leur société, sans jamais admirer la beauté d'un poème, et qui, surtout, peuvent voir un homme dormir tremblant de froid au pied d'un gratte-ciel et ne pas vouloir mettre le feu à quelque chose.
Mais je ne veux pas être injuste. Les Américains de Philadelphia ont beaucoup de qualités admirables. Surtout, j'admire leur tolérance et la diversité qu'elle engendre. Dans cette ville, on entend des centaines de langues différentes et on voit des personnes de toutes les ethnies imaginables ; là, le chrétien côtoie le musulman ; là-bas, le juif et l'athée sont voisins, et personne ne se sent menacé par la différence de l'autre. L'Amérique primitive, celle qu'on associe à la bannière confédérée, n'existe pas ici, ou du moins elle n'est pas visible.
Il faut dire, comme toujours, que les apparences sont trompeuses. Il y a un revers à ma description, et c'est que Philadelphie est une ville très ségréguée. C'est en raison du « redlining », une injustice que le gouvernement a institutionnalisée dans les années 30 et qui a laissé des traces que nous voyons encore aujourd'hui. La criminalité se concentre dans ces zones, curieusement là où la pauvreté se concentre aussi... Ces citoyens sont privés de l'opportunité de profiter des vastes ressources de la ville, indépendamment du fait que leurs concitoyens les traitent avec respect et sans discrimination explicite. La coexistence de ce problème structurel avec la tolérance dans les interactions quotidiennes est un paradoxe seulement apparent, car il reflète précisément ce que je disais plus tôt : même les personnes les plus éduquées, et par conséquent les plus tolérantes, peuvent vivre en paix avec les injustices de leur société, parce que leur modèle de vertu n'a rien à voir avec la solidarité sociétale, ni avec aucune des vertus typiquement associées au christianisme. Dans cet endroit fébrile, les hommes ne se voient pas les uns les autres comme des frères ; leur dieu est l'argent, et leur péché le plus fatal est de ne pas se savoir ignorants et de vivre dans l'illusion d'une liberté irréelle.
Mais les Américains ne sont ni idiots ni soumis : s'ils savaient que leur liberté est vaine, que bien qu'ils aient des centaines de bêtises à choisir, dans ce qui compte ils n'ont guère plus d'un ou deux choix, leur gouvernement ne pourrait pas subsister sans une forme totale, voire insoutenable, de répression. C'est pourquoi, comme dans aucun autre lieu au monde, on voit ici un appareil si sophistiqué de propagande et de distraction systématisées. Tout le monde parle de choses : d'un électroménager, d'une voiture, des prix, de superficialités. Ce peuple n'est pas ainsi par nature : leur gouvernement, et j'inclus dans cette catégorie le capital concentré, les prive de développer les qualités humaines qu'ils auraient autrement. La preuve de cela est simple : si les Américains étaient par nature enclins à la consommation matérielle, il ne serait pas nécessaire de dépenser autant d'argent pour les faire consommer, et la publicité, industrie qui n'est pas sans importance ici, n'existerait pas.
Le contrat dans ce pays est le contrat oligarchique typique: una vie confortable en échange d'une certaine passivité. Comme l'a dit James Madison, \textit{founding father} et le «père de la constitution», l'impératif est ici de «to protect the minority of the opulent against the majority». Comme on le sait, il y a deux stratégies pour atteindre ce but: le bâton, ou cette combinaison de confort superficiel et propagande. Dans l'Amérique latine, nous connaissons la première, même si nous sommes en transition vers la seconde; aux États-Unis, le bâton existe aussi, mais il est utilisé plus rarement.
On pourrait penser que j’exagère, que précisément parce que la vie américaine est relativement facile, il est justifié qu’ils ne vivent inquiets pour rien. Mais rien n’est plus éloigné de la vérité. En interne, les problèmes sont visibles. Considérons seulement le sans-abrisme à Philadelphie par rapport à celui de Córdoba, en Argentine : le nombre d’habitants est plus ou moins le même, mais la première a dix fois plus de sans-abri que la seconde, selon les rapports officiels. Mais lorsqu’on considère la politique étrangère, la situation est encore pire : les Américains savent, car il est impossible de l’ignorer, que leurs impôts sont en grande partie dirigés vers la guerre, la destruction, l’invasion et la mort. J’imagine qu’eux-mêmes ne croient plus à la fable de l’exportation de la démocratie. Mais je n’ai entendu pas un seul mot sur l’Iran, par exemple. Pour eux, avoir agressé un pays, avoir causé la mort de près de 170 enfants avec un missile à Minab, avoir frôlé la guerre nucléaire, sont des faits devenus banals. Dans toute société saine, de tels événements provoqueraient au moins des manifestations de masse. Ici, soit on les ignore, soit on préfère ne pas en parler.